L'AGRICULTURE FRANçAISE

Soixante ans de mutations

Octobre 2010

Joseph Marchadier

 

La France des années 50 compte environ 2, 5 millions d’agriculteurs qui exploitent près de 35 millions d’hectares utiles. La taille moyenne de l’exploitation française est alors de 15 hectares.

Bien sûr, cette surface moyenne dissimule des différences selon les régions : tandis qu’en Bretagne, les exploitations étaient souvent inférieures à 10 ha, en Beauce elles dépassent souvent les 50 ha.

Les agriculteurs sont pauvres, mais ils mangent

Les agriculteurs et leur famille vivaient dans un habitat exigu, à la mesure de ce qui peut être chauffé l’hiver avec un feu de bois dans la cheminée.

L’eau courante était un luxe, généralement, elle était puisée au puits du village au fur et à mesure des besoins. L’équipement de la cuisine était rudimentaire, les aliments étaient cuits dans la cheminée.

Il n’existait pas de retraite pour les anciens. Ceux-ci restaient donc à la maison, cohabitant avec leurs enfants et petits enfants, jusqu’à leur mort.

Dans l’immense majorité des cas, la famille vivait en quasi autarcie. L’exploitation servait avant tout à faire vivre la famille, au sens alimentaire du terme. Le congélateur et le réfrigérateur n’existaient pas, on consommait les produits frais et il fallait faire des provisions pour la période hivernale.

Chaque exploitation produisait tous les aliments nécessaires :

- une ou deux vaches pour les besoins en lait de la famille : le lait ne se conserve pas. On en buvait une petite partie puis on fabriquait sur place le beurre et le fromage.

- on élevait 2 ou 3 porcs nourris avec les restes des repas familiaux auxquels on ajoutait quelques compléments : céréales ou pommes de terre suivant les régions. Deux ou trois fois par an, on en tuait un dont une partie était consommée dans les quinze jours. Le reste était préparé pour rester consommable le plus longtemps possible sous différentes formes : saucisson, pâté, jambon, viande conservée dans le sel.

- dans le potager, on produisait les légumes dont on avait besoin tout au long de l’année. Des légumes frais au printemps et en été : petits pois, haricots verts, salades, carottes. Pour l’hiver, on produisait des pommes de terre et des légumes secs : haricot, pois cassés, lentilles.

Chez les plus aisés, on fabriquait des conserves de légumes et des confitures quand on pouvait acheter le sucre. Toutes ces préparations, ajoutées aux repas quotidiens, nécessitaient un travail considérable qui incombait aux femmes.

Le pain donnait lieu, dans la plupart des régions, à un accord particulier  entre le paysan et le boulanger: c’était l’échange blé/pain selon lequel 1kg de blé donnait droit à 0,5kg de pain.

Chaque exploitation avait une vigne même dans les régions aux terres acides. Chacun produisait un vin souvent approximatif quant aux qualités gustatives, là où il n’est vraiment pas possible de faire de la vigne, on avait des pommiers et on fabriquait du cidre.

 

Le présent répète le passé

 

Les techniques de culture et d’élevage évoluaient peu. Les jeunes ne bénéficiant d’aucune formation spécifique à l’agriculture. Ils apprenaient sur le tas et répétaient les gestes de leurs parents. Les anciens qui vivaient sur place et généralement tenaient les cordons de la bourse, veillaient à ce que rien ne change. Le changement était synonyme de risques qui pouvaient mettre en péril la vie de la famille tout entière. C’était un peu ce que nous voyons réapparaitre aujourd’hui sous la forme du principe de précaution !

 
Une économie parcimonieuse

La base de la gestion consistait à limiter les dépenses au strict minimum : quelques engrais pour maintenir la fertilité des sols.

Les premiers herbicides pour céréales faisaient leur apparition. Il n’existait qu’un seul fongicide : la bouillie bordelaise qui était réservée aux plantes les plus sensibles aux maladies cryptogamiques (vigne, pommes de terre, arbres fruitiers).

Les semences étaient en général prélevées sur la récolte de l’année précédente.

Le labour et le travail du sol se faisaient à l’aide d’outils légers (charrues, herses, sarcloirs). La même faucheuse coupait les foins et les céréales.

Tous ces outils étaient tirés par une ou deux vaches. Chez les plus aisés, on utilisait des bœufs ou des chevaux.

 Les moissonneuses lieuses et les moissonneuses batteuses étaient rares et n’étaient  utilisées que dans les plus grandes exploitations.

 

Le principal moyen de production restait donc la main d’œuvre. Lorsque l’exploitation était trop importante pour qu’un homme seul puisse faire tout le travail, un salarié était embauché. Cet employé était peu payé mais traité comme un membre de la famille, logé et nourri à la ferme.

 
Des marchés locaux

Les rendements de cette agriculture étaient faibles. Le rendement moyen français en blé était de 15 quintaux à l’hectare. Une vache laitière moyenne produisait 2500 litres de lait par an.

L’agriculteur vendait ce qui n’était pas essentiel pour l’alimentation de sa famille. Suivant les régions, les produits vendus étaient des céréales, des légumes, du lait ou des animaux. Ces ventes avaient lieu sur l’exploitation: c’était le cas du lait ramassé chaque jour par la laiterie, ou bien, elles se déroulaient une fois par mois, à l’occasion de foires qui permettaient une confrontation des échanges et une certaine cotation des denrées agricoles.

 
L’agriculture base de l’activité locale

Le nombre d’agriculteurs, beaucoup plus important qu’aujourd’hui, permettait dans chaque commune la vie de petits artisans et commerçants qui vendaient et réparaient les outils agricoles et ferraient les animaux de trait.

 On peut faire une description très bucolique de ce monde que certains regrettent aujourd’hui : il y régnait en effet une atmosphère paysanne de gens pauvres mais solidaires. De nombreux travaux pénibles se réalisaient en commun, donnant souvent lieu à des fêtes villageoises.

Mais cette vie était extrêmement dure. On était tributaire du temps : une mauvaise récolte due à un accident climatique pouvait se traduire par un drame pour la famille. On avait chaud l’été et très froid en hiver.

 

 

LA GRANDE MUTATION DE L'AGRICULTURE

 

 

Trois évènements majeurs vont déclencher la plus grande mutation de l’agriculture que la France ait connue.

 

    1/ En 1947, Les Etats-Unis décident d’aider massivement les pays d’Europe à relancer leur économie. C’est le plan Marshall. Pour l’agriculture, ce plan se traduit par la fourniture à un prix raisonnable de petits tracteurs de 25 CV. Ces tracteurs alimentés avec de l’essence détaxée vont rapidement remplacer la traction animale dans les fermes de taille moyenne.

    2/En 1958, La Communauté économique européenne composée alors de 6 pays qui décident de se doter d’une politique agricole commune : c’est la PAC. L’Europe veut dynamiser l’agriculture pour devenir auto-suffisante dans les denrées agricoles essentielles : céréales, lait, viandes rouges. Pour cela, il faut que les agriculteurs qui produisent ces denrées essentielles soient assurés d’un revenu décent. La communauté économique européenne va donc organiser un système de prix garantis qui mettra les agriculteurs à l’abri des fluctuations des marchés mondiaux.

La PAC garantit des prix convenables, néanmoins insuffisants pour assurer un niveau de revenu convenable sur des exploitations de 15 Ha. Un troisième facteur va venir jouer son rôle.

    3/A partir du milieu des années 50, la France va connaître une période de croissance économique exceptionnelle que l’on appellera « les 30 glorieuses » pendant laquelle le marché de l’emploi sera extrêmement dynamique.

 

Tous ces facteurs se conjuguent pour favoriser un exode rural massif et prolongé. Les jeunes ne prennent plus la suite de leurs parents, ils vont travailler en ville, attirés par des salaires séduisants et un mode de vie moins rude. Ceux qui restent vont pouvoir s’agrandir et vivre mieux en profitant des aménagements nouveaux. Ce mouvement se poursuit encore aujourd’hui.

En 2010, la France compte environ 400 000 agriculteurs qui exploitent les 32 millions d’Hectares de surface agricole utile. La surface moyenne par agriculteur est donc passée à plus de 80 Hectares.

Cette évolution a été possible grace à un effort considérable de mise au point et de diffusion de nouvelles techniques de production plus efficaces et plus simples que les methodes ancestrales. Ces efforts ont étéété fournis par l'ensemble des organismes publics chargés de l'agriculture et par les organisations professionnelles agricoles.

 

LES EXPLOITATIONS SE TRANSFORMENT

 
A partir des années 60, elles vont se spécialiser

On ne peut pas acquérir les équipements modernes spécifiques à toutes les productions et maîtriser toutes les compétences propres à chacune, donc il faut choisir.

Les agriculteurs se spécialisent dans les productions pour lesquelles ils sont les mieux placés. Dans certaines régions, ils choisissent les céréales et abandonnent l’élevage, dans d’autres, c’est l’inverse. Les petites exploitations se spécialisent dans la production laitière, les grandes majoritairement dans la production céréalière. Les vocations régionales sont également déterminées par les organisations économiques ( laiteries , coopératives céréalières, groupements de producteurs) qui ont su le mieux dynamiser le milieu agricole.

 
Les conditions de travail

Les conditions de vie dans les exploitations se trouvent profondément modifiées.

Au fil des années, les salaires ont augmenté comme dans le reste de la société. L’évolution du matériel agricole et les facilités de financement offertes par le Crédit agricole font que les machines sont devenues plus intéressantes à utiliser que le personnel. Aujourd’hui dans la plupart des régions, les salariés agricoles ne subsistent que dans les exploitations qui pratiquent des cultures spéciales : vignobles, maraîchage, pépinières.

Le chef d’exploitation réalise lui-même l’ensemble des travaux nécessaires seul ou en association avec des collègues grâce à un équipement de plus en plus sophistiqué et puissant, quelquefois acquis en commun.

Un homme seul peut cultiver 200 hectares de céréales en situation favorable.

Cette solitude devient même un problème en cas d’accident.

Dans les fermes laitières, les progrès sont également considérables, la traite est mécanisée, chaque vache peut recevoir automatiquement une ration d’aliment concentré adaptée à son niveau de production.

Un homme peut s’occuper d’une centaine de vaches laitières.

 

L’ordinateur a fait son apparition dans les exploitations agricoles au début des années 90. Aujourd’hui, il est devenu un outil indispensable pour la comptabilité de l’exploitation, la gestion technique des parcelles (assolement, plan de fumure) ou de la carrière de chacun des animaux d’un troupeau. De nombreux logiciels d’aide à la décision permettent aux agriculteurs de raisonner les choix d’orientation de leur exploitation.

Internet permet a chacun de connaître en permanence l’état de son compte en banque, les produits disponibles à la coopérative, l’état des marchés, la météo, les avertissements concernant le développement des maladies ou des insectes nuisibles etc.

Les conditions de travail dans les parcelles ont changé radicalement. Les tracteurs sont équipés de cabines climatisées, le chauffeur travaille à l’abri de la poussière ou des embruns de son pulvérisateur. L’informatique embarquée le renseigne en temps réel sur les différents paramètres du travail qu’il est en train d’exécuter.

Le téléphone portable le relie en permanence avec le monde qui le concerne.

 
Le métier reste d’un accès difficile

Cette activité reste dure car le jeune qui s’installe va consacrer les 20 ou 25 premières années de sa vie professionnelle au remboursement des capitaux énormes qu’il a dû mobiliser pour acquérir les moyens de production : animaux, matériel, terres, logement, bâtiments d’exploitation. Les marges que lui laissent ses annuités de remboursement font que, souvent, le revenu disponible pour faire vivre la famille est très inférieur au SMIC. Par contre, au moment de sa retraite, s’il cède son capital dans des conditions normales, il disposera de moyens importants. On dit quelquefois, un peu cruellement qu’un agriculteur vit pauvre et meurt riche. Ce sont ces conditions difficiles qui rendent quasiment impossible l’installation d’un jeune qui n’est pas fils ou fille d’agriculteur. Dans ce cas, la transmission de l’outil de travail se fait dans des conditions aménagées au mieux des intérêts de la famille.

 

Les agriculteurs vivent désormais comme tout le monde

Il a fallu simplifier la vie quotidienne

Les petites productions : porcs, volailles, légumes destinées à l’alimentation de la famille ont été progressivement abandonnées car il est plus simple de s’approvisionner au super marché. La femme ainsi libérée peut avoir une activité extérieure : institutrice, pharmacienne, employée de mairie etc… En même temps qu’une ouverture sur le monde, elle ramène au foyer un salaire qui est le bienvenu lorsque le jeune agriculteur vient de s’installer et doit faire face à des annuités de remboursement à la banque qui laissent peu de place à la consommation du ménage.

 
La modernité est entrée dans les chaumières

Le logement des agriculteurs a été complètement transformé. Aujourd’hui, ils vivent dans des conditions de confort proches en moyenne de celle des autres citoyens. Ils habitent soit des maisons récentes, soit des bâtiments anciens complètement rénovés et disposant de l’ensemble éléments modernes de confort.

Les parents retraités ne vivent plus avec leurs enfants et ne s’occupent plus de leurs affaires.

Le congélateur a remplacé les méthodes ancestrales de conservation des produits de la ferme. Ceux qui par atavisme ou nécessité ont gardé l’habitude de produire une partie de leur alimentation en font largement usage.

 
Condamné au progrès

L’agriculteur est devenu un entrepreneur comme les autres qui doit en permanence se tenir au courant de l’innovation dans les nombreux domaines concernant son métier Aujourd’hui, une formation d’ingénieur trouve facilement à se valoriser dans l’entreprise agricole, en terme de compétence sinon en terme de rémunération.

Cette ouverture sur le monde et cette adaptation permanente sont vitales. En effet, il ne faut pas perdre de vue que le prix des denrées agricoles, après avoir été sensiblement conforté et stabilisé par la PAC de 1958, n’a pas cessé depuis de diminuer en terme de pouvoir d’achat. Nous avons vu que dans les années 50, un agriculteur échangeait 1 kg de blé pour 0,5 kg de pain, aujourd’hui, il lui faudrait 15 kg de blé pour obtenir les mêmes 0,5 kg de pain !

Les rendements moyens en blé de la France se situent aujourd’hui entre 60 et 70 quintaux à l’hectare contre 15 en 1950. La vache laitière moyenne française produit 6000 litres de lait par an au lieu de 2500 en 1950.

La France est devenue un grand pays exportateur de denrées agricoles

Ces faits donnent une idée du chemin parcouru depuis 1950 et de la révolution silencieuse qui s’est produite en agriculture. L’ensemble des moyens modernes sont désormais présents dans les exploitations agricoles.